Le Stade de France est-il voué à disparaître ?

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Stade de France
©Michel Chéron

 

Le Stade de France, inauguré en Janvier 1998, est le plus grand stade français avec 81 338 places en configuration Football/Rugby. Construit dans le but de recevoir la Coupe du Monde de Football la même année, il a cependant été conçu comme une enceinte multi-sports par la présence d’une piste d’athlétisme et de tribunes basses rétractables. Un des principaux objectifs était d’accueillir les JO de Paris 2012.  Bien qu’il ait suscité un vif engouement à sa sortie de terre, le « Grand Stade » présentait en réalité déjà des faiblesses alarmantes.

Le Stade de France, un projet bancal…

 

  • Un contrat de concession fragile :

Face au lourd investissement que représentait la construction d’un stade et le manque de savoir-faire de l’État dans ce domaine (la dernière enceinte prise en charge par celui-ci étant le Stade Olympique Yves-du-Manoir à Colombes pour les JO 1924…), un montage juridique faisant intervenir les groupes privés fut choisi, en l’occurrence la « Concession de Service Public ».

Cela signifie qu’un délégataire privé est chargé de concevoir, construire, financer, exploiter et maintenir le SDF en échange d’une concession de 30 ans et d’une participation financière de l’État à l’investissement.
Le Consortium « Stade de France » (67% VINCI / 33% BOUYGUES) est créé pour prendre en charge la concession et le contrat est signé en 1995 par le premier ministre de l’époque Edouard Balladur. Or cet accord s’est révélé avoir été conclu dans des conditions obscures et après de nombreuses contestations, le conseil constitutionnel a purement abrogé la loi de validation du contrat de concession (décision n°2010-100 QPC) en Février 2011 (le tribunal administratif de Paris avait dès 1996 jugé cet accord comme étant entaché d’illégalités).

Plus clairement, le contrat très avantageux dont le Consortium « Stade de France »  bénéficie depuis 17 ans et courant jusqu’en 2025 peut être attaquable à tout moment. Et bien que celui-ci n’ait pas été résilié à ce jour, il ne repose plus sur grand chose. Cette situation fragilise fortement le Consortium et de ce fait la gestion du SDF.

  • Un Stade déjà obsolète ?

En vue de l’organisation de la Coupe du Monde 98, la France a tout misé sur son Stade de France, dont le coût à atteint 364 millions d’€ HT, soit 66% de l’investissement total de la Construction/Rénovation du parc de stades. Or, à peine 14 ans après son inauguration, le constat est sans appel : de conception et de réalisation décevante, le Stade de France est obsolète et l’était peut-être même déjà avant sa construction !

Il suffit de voir comment l’Allemagne a rénové son parc de stades pour l’organisation de sa Coupe du Monde 2006 pour comprendre à quel point le choix du projet fut mauvais. Architecture, confort du spectateur, optimisation des « business seats », « merchandising », « catering », investissement privé, « naming », mise du club résident au centre du projet… Tout a été fait pour que le stade Allemand décuple la rentabilité d’un évènement. La Coupe du Monde 06 a d’ailleurs été un formidable tremplin pour leur football qui affiche depuis des taux de remplissage indécents et une santé économique enviable. Ce qui est très loin d’être notre cas…

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France-Irlande 2012 reporté pour cause de pelouse gelée…
©INPHO/Dan Sheridan

L’annulation du match France-Irlande du Tournoi des VI Nations 2012 pour cause de pelouse gelée a relancé le débat. Les Anglais et les Allemands possèdent depuis des années des pelouses chauffées et/ou des toits rétractables ! Philippe Auroy, directeur général du Stade de France, se défend :

« Ce stade est 5 etoiles UEFA. C’est le seul en France.(…) On dépense entre 15 M€ et 20 M€ pour maintenir les équipements. Je ne dis pas que tout est parfait. On travaille sur de nouveaux investissements. (…) En revanche, on n’est pas équipé pour avoir une pelouse qui reste en bon état avec ce vent et une température de moins 7 degrés. Le chauffage sur la pelouse ? Notre spécificité de stade multi-activités fait qu’il faudrait un système démontable. »

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Projet non-retenu de l’architecte Jean Nouvel, qui prévoyait un toit amovible et des tribunes rétractables.

Et si le problème venait de là ? Le choix d’une enceinte multi-sports a été fait au moment même où le mouvement architectural européen privilégiait l’inverse : « à chaque sport son stade ». Pourtant le projet retenu (des architectes Macary, Zublena, Regembal, Costantini)  était à l’époque concurrencé par l’architecte Jean Nouvel, qui souhaitait un stade rectangulaire qui aurait été le premier à se doter d’un toit amovible. Ce projet fut même beaucoup mieux noté par le jury de sélection (10 voix vs 4), mais a finalement été écarté pour un surcoût de près de 45 millions d’€.

Le Stade de France, un avenir trouble

 

Malgré ce projet initial obscur, le SDF a tout de même accumulé des éléments de satisfaction au cours des années 2000. Premièrement, il est devenu un véritable symbole de la victoire des Bleus en 1998. De plus, il a jusque très récemment présenté un taux de remplissage plus de correct, pour atteindre 92% en 2007. N’oublions pas que c’est le seul stade européen à avoir accueilli une Finale de Coupe du Monde de Football (1998), et une de Rugby (2007), sans oublier un Championnat du Monde d’Athlétisme (2003) et deux finales de Champion’s League (2000 et 2006). Autre constat, le SDF a toujours été bénéficiaire !
Oui mais voilà, la situation de l’écrin se corse et son avenir s’assombrit :

  • La fin de la subvention pour absence de club résident

Le contrat de concession initial prévoit depuis 1995 que l’État (le contribuable) verse au Consortium plusieurs millions d’euros par an pour compenser l’absence d’un club résident. En effet aucun club de foot ni de rugby n’occupe le stade à l’année et le Consortium privé est de ce fait indemnisé pour cela. Or cet accord étant devenu bancal, l’État se retrouve en position de force. La ministre des sports Valérie Fourneyron, sommée de réaliser des économies, a sauté sur l’occasion et a annoncé le 01 Octobre 2012 la fin du versement de l’indemnité à compter de 2013 : « Depuis 1997, cette indemnité a déjà coûté 115 millions à l’État et pendant toutes ces années, le Stade de France a été bénéficiaire », souligne la ministre.   C’est un cataclysme pour le Consortium qui a reçu en 2012 pas moins de 12 millions d’€ de l’État et qui doit faire face à d’autres problèmes de taille.

  • Le désengagement du Rugby

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Projet Evry-Essonne, futur Grand Stade du Rugby Français ?

Jusque 2013, la Fédération Française de Rugby est liée au Consortium par un contrat de location du stade  à hauteur de 400 000€  par match. Jugeant cet accord inéquitable et souhaitant augmenter la rentabilité du rugby français, la FFR a l’intention de construire et de devenir propriétaire de son futur « Grand Stade » de 82 000 places dans l’Essonne, à Ris-Orangis-Evry, à l’horizon 2017 (l’équivalent de Twickenham en Angleterre). Et même si beaucoup voient dans cette annonce un coup de Bluff du président Pierre Camou visant à mettre la pression sur le Stade de France, le projet de 600 millions d’euros avance bien et semble à ce jour plutôt bien parti pour se faire ! Une chose est sûre, la FFR est bien décidée à plaquer Saint-Denis !

À partir de 2013 et jusqu’à l’inauguration du nouvel écrin, la FFR louera le Stade de France au coup par coup pour ses matchs internationaux ou renégociera le bail avec le Consortium pour la période 2013-2017.

Notons que la perte du Rugby serait catastrophique pour l’enceinte dyonisienne, le France-Angleterre du Tournoi des VI Nations étant l’évènement qui rapporte le plus au Consortium. Ceci n’a bien entendu pas échappé à Philippe Auroy : « Si le stade de rugby doit se faire, il n’y a pas d’avenir pour le Stade de France ».

  • Les Bleus ne font plus recette

Et le foot dans tout ça ?
Là encore, les perspectives s’assombrissent. Depuis 2011, le public n’est plus au rendez-vous. La plupart du temps, le Consortium perd de l’argent avec les Bleus, ce qui était encore impensable en 2007. Seulement 55 000 personnes pour le match amical France-Japon du 12 Octobre 2012. Pour les matchs de compétition, ce n’est pas mieux : à peine plus de 50 000 spectateurs pour le France-Biélorussie du 11 Septembre 2012 (match qualificatif pour la Coupe du Monde 2014), soit la 5 ème plus mauvaise affluence de l’histoire du Stade !

Les plus sceptiques diront que le Stade de France n’a jamais eu d’âme ni d’esprit, que le public est incohérent et le désamour trop fort entre les français et leur sélection nationale. Les plus optimistes affirmeront quant à eux que la situation s’arrangera et la jauge de spectateurs grimpera avec l’amélioration des résultats sportifs.

Mais le constat est là ! La FFF, qui a signé avec le Consortium en 2010 un contrat de location du stade de 5 millions d’€ par an et courant jusque 2025, souhaite déjà le renégocier. N’oublions pas que la France organisera l’Euro 2016 et sera donc directement qualifiée pour celui-ci. La 3F craint de ne pas remplir le stade avec deux ans de matchs amicaux et ne serait pas contre voir sa sélection nationale multiplier les prestations en Province.
Noël Le Graët, président de la FFF, précise : « quand ce sont des affiches qui n’attirent que 40 ou 50 000 spectateurs, ce n’est bien pour personne, le Stade de France perd de l’argent et on n’en gagne pas ».

Des solutions existent-elles ?

 

On peut alors se demander quelles solutions s’offrent au Consortium afin à la fois de briser cette spirale négative et pérenniser l’enceinte.

 

  • Les Spectacles ?

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Le Stade de France en configuration « spectacle » 360°
(Concert du groupe U2 en 2009)

Une des forces du Stade de France est sa capacité et son savoir-faire dans l’organisation d’évènements non-sportifs de type « spectacles/concerts ». Des Rolling Stones en 1998 à Lady Gaga en Septembre 2012 devant plus de 70 000 spectateurs, beaucoup de grands noms ont fait « stade plein » en Seine Saint-Denis (U2 a rassemblé 186 544 spectateurs sur 2 jours en 2009 avec une configuration à 360°).
Mais là encore, la morosité règne. Les articles  capables d’attirer 80 000 personnes sont de plus en plus rares, et même Johnny Hallyday n’y arrive plus. (Il est loin le temps où JM Bigard rassemblait 50 000 fans aux SDF). De plus, et comme si ça ne suffisait pas, le nouveau « Grand Stade » du rugby français prévoit l’installation d’un toit rétractable, ce qui représente un avantage décisif pour l’organisation de spectacles.

  • Le Paris Saint-Germain au Stade de France ?

Le dernier espoir pour le SDF pouvait résider dans le déménagement des sauveurs joueurs du PSG en Seine Saint-Denis. Les nouveaux propriétaires Qataris ont dès leur arrivée formulé le souhait de jouer devant plus de spectateurs, et le Parc des Princes dans l’état actuel ne leur convient pas. Il a un temps été envisagé de déménager le club parisien, le Parc étant délicat à agrandir. Philippe Auroy s’était d’ailleurs déclaré (sans surprise) prêt à les « accueillir avec grand plaisir ».

Finalement  le projet est enterré, le Parc des Princes sera remis aux normes pour l’Euro 2016 et cela ne nécessitera pas de déménagement. Le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi confirme : « Le Stade de France, ce n’est plus un projet. On va rénover le Parc en vue de l’Euro 2016″. Même si dans un premier temps la capacité d’accueil ne sera pas augmentée, des travaux d’agrandissement pourraient avoir lieu après l’Euro, ce qui obligerait le PSG à jouer au SDF durant 2 saisons, mais pour le moment rien n’est fait.

-> À la lumière de ces éléments, il est évident que le Stade de France se retrouve dans une situation extrêmement délicate et voit ses partenaires se désengager les uns après les autres. Comme un appel à l’aide, Philippe Auroy « considère qu’il est urgent que la ministre des sports (Valérie Fourneyron) réunisse les fédérations concernées pour assurer et organiser la pérennité du stade ». Un nouveau modèle économique devra sans nul doute être trouvé et les investissements redéfinis entre les acteurs. Bien que le « Grand Stade » du rugby français n’est encore aujourd’hui qu’un projet porté par quelques personnes, sa réalisation pourrait sonner le glas d’un stade mal pensé. Une chose est sûre, l’absence d’un club résident plombe l’avenir du SDF, et les clubs de foot/rugby de la région semblent loin d’envisager un déménagement. Quant à la rénovation de l’enceinte, elle demeure coûteuse (150 millions d’€ pour un toit) et difficile du fait de sa nature « multi-activités ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, le berceau de la victoire des Bleus en 1998 et le symbole d’une France qui gagne est en danger.

Le Stade de France est-il voué à disparaître ? Nous vous laissons en juger  ;)

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©F.Aguilhon

Commentaires

  1. Article très intéressant, merci beaucoup. Pour ma part, je ne pense pas que le stade de la FFR se fera (trop coûteux). En revanche, je pense que le contrat qui lie le SDF et la FFR va être renégocier. Le consortium SDF n’a pas le choix.

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